De l’indigo au bleu de Prusse : nommer et marier les bleus chez soi

De l'indigo au bleu de Prusse : nommer et marier les bleus chez soi

Demandez un « bleu indigo » dans trois magasins de peinture, vous risquez de repartir avec trois teintes sans grand rapport : un bleu nuit tirant sur le violet, un bleu jean un peu passé, un bleu sourd presque gris. En décoration, les noms de couleurs n’obéissent à aucune norme commune. Ils racontent pourtant une histoire, et la connaître aide à choisir le bon bleu pour la bonne pièce.

Indigo, le bleu venu d’une plante

L’indigo est d’abord un colorant végétal, tiré des feuilles de l’indigotier, Indigofera tinctoria, cultivé en Inde et dans les régions tropicales. En Europe, on obtenait la même molécule colorante à partir du pastel des teinturiers, Isatis tinctoria, dont la culture a fait la fortune de la région toulousaine avant que l’indigo importé ne le supplante. Isaac Newton a ensuite rangé l’indigo parmi les sept couleurs du spectre, entre le bleu et le violet. D’où une ambiguïté qui dure encore : le mot désigne tantôt le bleu sombre des tissus teints, tantôt un bleu qui tire franchement vers le violet.

En décoration, cela donne deux familles sous un même nom. L’indigo textile, celui du denim brut ou des tissus teints au Japon et en Afrique de l’Ouest, est un bleu sombre, légèrement grisé, qui vieillit bien et se marie facilement aux matières naturelles. L’indigo violacé, plus proche de la définition de Newton, est plus théâtral et demande une pièce qui l’assume. Avant d’acheter, posez la question au vendeur : de quel côté penche la teinte ?

L’outremer et le bleu de Prusse, deux bleus de peintres

L’outremer était à l’origine broyé à partir du lapis-lazuli, extrait des montagnes d’Afghanistan. Son prix était tel que les peintres de la Renaissance le réservaient souvent au manteau de la Vierge. Sa version synthétique, mise au point au XIXe siècle et associée en France au nom de Jean-Baptiste Guimet, a rendu ce bleu chaud, légèrement violacé, accessible à tous. Le bleu Klein en dérive : Yves Klein a mis au point avec un marchand de couleurs un liant qui préserve l’éclat mat du pigment.

Le bleu de Prusse a une histoire plus accidentelle. Obtenu par hasard à Berlin au début du XVIIIe siècle, il compte parmi les premiers pigments synthétiques modernes. Sombre et intense, il porte une pointe de vert qui le distingue de l’outremer. Hokusai l’a employé dans sa Grande Vague de Kanagawa, et c’est encore lui qui colorait les anciens tirages de plans d’architecte, ces « bleus » qu’on déroulait sur les chantiers.

Entre ces grandes familles s’étendent des dizaines de teintes intermédiaires, du bleu givré au bleu marine. Pour mettre un nom et un code sur ces nuances de bleu et voir comment elles se classent par clarté et par tendance, plutôt verte ou plutôt violette, un nuancier commenté rend service avant de passer chez le marchand de peinture.

Associer un bleu profond sans assombrir la pièce

Un bleu profond sur les quatre murs d’une pièce exposée au nord, et la chambre prend des airs de grotte. Le même bleu sur un seul mur, sur les menuiseries ou en soubassement, sous un plafond clair, donne de la profondeur sans écraser l’espace. Quelques accords fonctionnent presque à coup sûr :

  • l’indigo avec l’ocre jaune ou la terre cuite, dont la chaleur répond à la froideur du bleu ;
  • le bleu de Prusse avec le laiton et le bois blond, un classique des cuisines et des bibliothèques ;
  • l’outremer avec un blanc cassé légèrement chaud, qui évite l’effet carte postale d’un blanc pur ;
  • les bleus grisés avec le lin naturel et le gris perle, pour une chambre calme.

Plus délicat : réunir deux bleus profonds dans la même pièce. Un indigo violacé et un bleu de Prusse côte à côte révèlent leurs sous-tons, violet pour l’un, vert pour l’autre, et se font souvent du tort. Mieux vaut un bleu dominant, accompagné de bleus plus clairs de la même famille.

Pourquoi le même bleu change d’une pièce à l’autre

La lumière du nord, plus froide et plus constante, renforce la part grise d’un bleu ; un bleu-vert y devient vite triste, alors que les bleus qui tirent vers le violet y gardent de la chaleur. Au sud, la lumière dorée de fin de journée peut faire virer un bleu clair vers le vert. La finition joue aussi : un mat absorbe la lumière et donne de la profondeur, un satiné la renvoie et se lessive mieux, mais souligne le moindre défaut du mur.

Peignez un grand échantillon, au moins au format A3, et fixez-le sur deux murs différents. Regardez-le le matin, en fin d’après-midi et sous l’éclairage du soir, pendant deux ou trois jours. Un bleu se juge dans la pièce qui va le recevoir, jamais sur la pastille d’un nuancier.